Alors que les États membres des Nations Unies se préparent à la réunion de haut niveau de 2026 sur la prévention, la préparation et la réponse aux pandémies, une question essentielle reste largement absente des débats : comment éviter qu’une infection zoonotique locale ne se transforme en épidémie, puis, à terme, en pandémie ?
Cette lettre ouverte lancée par PREZODE a été signée par 130 experts issus de plus de 50 pays, au 29 juin 2026.
L’attention internationale se concentre trop souvent sur la gestion des crises une fois qu’elles sont déjà manifestes. Or, l’histoire récente montre que les pandémies ne surgissent pas du jour au lendemain. Ils sont généralement précédés de multiples cas de transmission croisée d’agents pathogènes entre l’environnement, les animaux et les êtres humains, qui se produisent parfois de manière répétée pendant de nombreuses années avant qu’un agent pathogène n’acquière la capacité de se transmettre durablement d’une personne à l’autre.
Le VIH, les coronavirus responsables du SRAS, du MERS et de la COVID-19, la grippe aviaire, la variole du singe, la fièvre de la vallée du Rift, Ebola et les hantavirus ont tous suivi cette trajectoire. Bien avant de devenir des menaces mondiales, ces maladies se manifestaient sous forme de flambées localisées et de cas sporadiques impliquant des transmissions répétées entre les animaux et les humains.
La récente flambée d’infections à hantavirus détectée en Amérique du Sud et l’épidémie d’Ebola qui sévit actuellement en Afrique centrale ne sont probablement pas annonciatrices d’une prochaine pandémie. Elles constituent toutefois des rappels importants : De tels événements ne constituent pas des anomalies. Ce sont des signaux d’alerte précoce que nos systèmes de santé devraient être en mesure de détecter, de comprendre et de traiter ces problèmes bien avant qu’ils ne deviennent ingérables. -
Pourtant, le monde continue de sous-investir dans ces premières lignes de défense et dans la prévention des risques à la source.
Dans de nombreux pays, en particulier les pays à revenu faible ou intermédiaire, les communautés rurales, les vétérinaires de terrain, les agents de santé communautaires, les écologistes, les laboratoires locaux et les réseaux de surveillance sont les premiers à observer les changements dans les écosystèmes, les mortalités animales inhabituelles, les cas suspects ou les modifications du comportement humain susceptibles d’accroître le risque d’émergence de maladies. Ils se trouvent en première ligne et sont en mesure de réduire les risques, de mettre en œuvre des mesures préventives et d’endiguer la propagation dès l’apparition des tout premiers cas.
Ces acteurs fournissent également des renseignements épidémiologiques d’une immense valeur pour le monde entier. Les données, les échantillons biologiques, les connaissances écologiques, les pratiques sociales, culturelles et économiques, ainsi que les informations épidémiologiques qu’ils produisent sont essentiels à l’évaluation des risques, au développement de vaccins, à la mise au point d’outils de diagnostic et à l’élaboration de stratégies de préparation au niveau international.
Pourtant, ces systèmes souffrent d’un sous-financement chronique.
La pandémie de COVID-19 a démontré que les investissements consacrés à la recherche, à la surveillance et à la compréhension du coronavirus avant l’apparition d’une crise mondiale ont considérablement accéléré la mise au point d’un vaccin. De même, des décennies de surveillance du virus de la grippe chez les oiseaux sauvages et domestiques ont renforcé la préparation mondiale face à des pandémies grippales telles que celle du virus H1N1.
La prévention ne commence pas dans les hôpitaux. Elle commence dans les villages, les exploitations agricoles, les marchés, les forêts, les zones humides et les territoires où les interactions entre les êtres humains, les animaux et les écosystèmes évoluent rapidement.
Telle est l’ambition de l’approche « One Health », qui reconnaît l’interdépendance entre la santé humaine, animale et celle des écosystèmes, ainsi que le rôle essentiel des communautés dans la gestion et la préservation de ces systèmes. Pourtant, malgré les engagements répétés des gouvernements en faveur de l’approche « One Health », notamment lors du Sommet « One Health » qui s’est tenu à Lyon en avril dernier, les financements continuent de privilégier la réponse aux crises plutôt que la prévention. Les ressources consacrées à la détection précoce des risques, à la surveillance intégrée et communautaire, ainsi qu’au renforcement des services vétérinaires restent bien en deçà de ce qui est nécessaire, compte tenu des coûts humains, sociaux et économiques des pandémies.
Cette question est au cœur des débats actuels sur le système d’accès aux agents pathogènes et de partage des avantages (PABS) prévu par l’annexe de l’Accord international sur les pandémies adopté par les États membres de l’OMS en 2025. Si le partage rapide des données et des échantillons biologiques est indispensable, l’équité exige également de reconnaître la valeur des systèmes qui détectent les agents pathogènes en premier lieu et génèrent les informations en amont indispensables à l’élaboration de mesures de lutte efficaces.
Les pays, principalement les pays à faibles et moyens revenus, ainsi que les communautés menant ce travail de première ligne, ne doivent pas être considérés comme de simples fournisseurs de données ou d’échantillons. Ils doivent bénéficier d’investissements durables qui renforcent leurs capacités de prévention, leurs laboratoires, leurs systèmes de surveillance multisectoriels et leurs réseaux de recherche. La prévention à la source figure parmi les investissements les plus rentables en matière de sécurité sanitaire mondiale. Elle permet non seulement de réduire les risques de pandémie, mais aussi de protéger la biodiversité, d’améliorer la sécurité alimentaire, de renforcer les moyens de subsistance en milieu rural et d’accroître la résilience face au changement climatique.
À l’approche de la réunion de haut niveau des Nations Unies sur les pandémies, les États membres ont une occasion historique de remédier à une faiblesse majeure de la gouvernance sanitaire mondiale. S’ils souhaitent véritablement prévenir les futures pandémies plutôt que de se contenter d’y répondre plus efficacement, ils doivent faire de la prévention à la source une priorité politique et financière.Cela nécessite des investissements soutenus dans les services vétérinaires nationaux, les systèmes de surveillance « One Health » — y compris la surveillance communautaire —, les capacités de laboratoire et de séquençage, ainsi que les mécanismes de partage des données. Cela nécessite également de soutenir les réseaux scientifiques régionaux et de reconnaître le rôle central des communautés dans la réduction des risques, la détection précoce et la réponse rapide aux menaces émergentes. Les évènements de transmission répétés entre les animaux et les humains ne sont pas des incidents isolés. Ce sont les premiers signes avant-coureurs d’un risque de pandémie en gestation.
Le monde ne peut plus se permettre d’attendre la prochaine crise pour agir.
Nous appelons les États membres des Nations Unies à inclure explicitement dans la future Déclaration politique sur les pandémies un engagement renforcé en faveur de la prévention à la source, de l’approche « One Health » et de la surveillance communautaire.
Nous les invitons également à mobiliser des financements ambitieux et durablesafin de soutenir les communautés, les scientifiques, les vétérinaires, les services sanitaires et environnementaux, ainsi que les réseaux de surveillance qui constituent la première ligne de défense contre le virus Ebola, les hantavirus et les futures pandémies.
La sécurité sanitaire mondiale commence là où les maladies apparaissent. C’est là que nous devons investir.
Auteurs : Marisa Peyre, cofondatrice de PREZODE et directrice adjointe de l’UMR ASTRE, CIRAD ; Papa Seck, ancien président de PREZODE et ancien conseiller « One Health » auprès de la présidence du Sénégal ; Servane Baufumé, experte en politiques publiques, CIRAD ; Chadia Wannous, responsable du programme « One Health » et des cadres d’action mondiaux, OIE.